Coaching et préparation mentale

“J’ai envie d’y aller ! J’ai hâte !”

"J'ai envie d'y aller ! J'ai hâte !"

Coaching et préparation mentale

Retour sur les Championnats du Monde de Canoë-Kayak 2017 dans un entretien avec Claire Haab, sacrée Championne du Monde de canoë de descente sprint.

Autour d'un petit déjeuner, je montre à Claire la vidéo(*) de sa course afin qu'elle m'en commente ses meilleurs moments.
Co-Stratégie: Le temps de cette seconde où tu coupes la cellule d’arrivée et l’annonce de ton résultat par le speaker, quelles sont tes pensées ?
Claire: Au bruit du public et avant que je ne trouve l’écran géant, vu le bruit qu’il y a, tu te dis que c’est bon mais j’attendais de voir pour être sûre.
Claire me fait reprendre la vidéo au tout début de sa descente et me commente celle-ci, par rapport à l’intensité du bruit public.
« A l’intermédiaire, si tu écoutes juste le public, ça faisait un bruit de folie, donc je me doutais que j’étais en avance, je n’ai pas entendu le temps du speaker, mais je me doutais que c’était bien.
En général, lorsque le public s’exprime aussi fort, c’est que soit tu es dans un bord, qu’il y a un carton, soit que tu es en avance, qu’il y a quelque chose.
Là, je savais que c’était bien ! »
Co-Stratégie: En même temps que tu es dans ta bulle, tu parviens à entendre ce qui se passe autour de toi?
Claire: Ce n’est pas que tu es en dehors de ta bulle, je n’ai pas du tout entendu les temps donnés par le speaker, mais après avoir été sur site, après avoir vu les autres courses, avec les autres filles, on savait comment ça réagissait dehors.
Par exemple, sous le pont, je n’ai jamais ramé aussi fort que cela car il y avait encore plus de monde et tellement de bruit du public.
Tu es portée mais il ne faut pas trop en faire pour ne pas se mettre au carton !
A un moment, j’ai temporisé car il y a un passage hyper-technique.
Il faut placer son bateau pour ne pas finir dans un bord mais vu comme tu es poussée, tu veux tellement y aller qu’il faut faire gaffe de ne pas trop en faire !
 Co-StratégieTu arrives à être dans la zone de défi-performance tout en gardant un bon niveau de maîtrise? 
ClaireOui, le petit coup de pagaie, c’était pour ne pas trop prendre de risque mais si les temps des autres avaient été en 56 [c’est-à-dire, plus rapide qu’aux qualifications], des trucs de folie, peut-être qu’à cet endroit-là, j’aurais tenté le tout pour le tout.
Je pense qu’il y a une bonne demi-seconde à gagner là.
Co-StratégieEst-ce que cet endroit-là est celui que tu craignais il y a encore quelque temps de cela ?
ClaireOui, mais plus maintenant. C’était vrai l’an passé et jusqu'aux sélections, je partais dans le bord à gauche parce que je ne pagayais pas assez et j’ai eu le déclic à un des stages de sélection.
Co-StratégieLe travail de visualisation et de visualisation-synchronisation avec la vidéo, t’a-t-il permis de mieux te projeter dans ta descente pour faire la course parfaite ?
ClaireQuand je refaisais de la visualisation d’images, j’avais ma trace idéale puis on a vu au fur et à mesure du stage les points clés du haut du parcours et le passage des rouleaux où tu peux prendre de 0,5 à 1 seconde en fonction de si tu es bien positionnée ou à côté.
Il y avait donc des points clés à bien prendre que j’ai ensuite intégrés dans ma visualisation du parcours.
Co-StratégieSi on remonte au tout début de la course, tu es dans ton canoë, te tenant au ponton. Toutes les autres concurrentes sont passées, une est dans la descente, ça va être ton tour. A quoi penses-tu ?
ClaireJ’ai envie d’y aller ! J’ai hâte ! 
Co-StratégieQuand nous avions parlé préparation mentale, tu m’avais dit que ton objectif serait de pouvoir te mettre dans ta bulle à ce moment-là pour ne pas être décentrée par le temps des autres concurrentes qu’annoncerait le speaker.
ClaireHonnêtement, j’étais dans ma bulle, dans mon projet, dans ce que j’avais à faire, mais vu l’ampleur de l’événement, de tout ce qui se passait, de tout le bruit qu’il y avait, il fallait profiter de ce moment.
En fait, j’ai su prendre le positif de la situation. Il ne fallait pas en faire abstraction. Il fallait profiter du moment.
 Co-Stratégie: A l’arrivée, tu as dit à ceux qui t’ont interviewé à chaud, en reparlant de ce moment d’attente : « c’était angoissant d’entendre que les autres avaient mis plus de temps que pendant les qualifications mais qu’il fallait tout de même faire le boulot ». C’était un point que l’on avait abordé ensemble en préparation.
ClaireJe me suis dit qu’il fallait y aller et pour autant, au final, mon temps n’est pas bon ! Pierre-Marie me dit souvent qu’en slalom, les temps des finales sont moins vites que les temps des demi-finales, peut-être parce que nous avons tous tendance à inconsciemment assurer…
 Co-StratégieEn soit, tu termines première, n'est-ce pas la performance qui compte plus que le temps?
ClaireOui, il faudrait que je regarde de nouveau ma course et celles des autres mais je pense que niveau investissement, le haut, le plat du milieu et la fin, je peux difficilement faire beaucoup mieux mais par contre, les 2 secondes que je perds [en finale par rapport à la qualification], ce sont les 2 petits rouleaux au-dessus de la passerelle et quand je temporise dans le Cracken, ça doit faire 1 seconde et 1 seconde.

"Là, j’étais dans la performance, dans ce que je devais faire !"

 Co-StratégieQu’est-ce qui t’a motivé à ajouter la préparation mentale à tes préparations technique, physique et tactique ?
ClaireÇa a été un plus. En amont, de cette compétition, le fait de faire la part des choses, de ne plus être speed tout le temps, ce travail sur la gestion du stress pour mieux gérer son énergie, rien que ça, même si tu ne t’en rends pas compte tout de suite, ça m’a servi et même dans ma vie de tous les jours.
Concernant la visualisation, même si auparavant, avant des courses de sprint, je revisionnais les courses quand c’était possible, ce n’était pas la même chose. Là, tu la vis !
Et même, la veille de la finale, j’ai dû en refaire au moins 25 entre 3 et 4 heures du matin.
J’en faisais une, et à chaque fois que je me prenais une vague dans la figure, je recommençais… à la fin j’ai fini par compter les moutons ! (rire)
Le travail sur l’estime de soi et la notion d’engagement de performance, lorsque nous avions appréhendé les hypothèses de temps lors de la phase d’attente, c’était vraiment important de l’avoir fait, pour moi, là.
Je pense que sans que l’on en discute avant, là, au départ, en entendant les temps des autres comme ça, je me serais limite dit "une descente en 58, c’est rando" et je n’y serais peut-être pas allé totalement.
Là, j’étais dans la performance, dans ce que je devais faire !
 Co-StratégieNous avons fait 10 séances de coaching et préparation mentale [en présentiel et à distance(**)], et échanger quelques coups de téléphone. Nous avons travaillé : la relaxation et les images mentales avec VAKOG [les 5 sens : Visuel, Auditif, Kinesthésique, Olfactif, Gustatif]. En quoi cela t’a-t-il servi ?
Claire: Je visualisais mes images sur l’eau, lors de mes entraînements, juste avant de commencer une séance. Cela me permettait de pouvoir souffler pour faire une coupure avec le travail avant d’attaquer pleinement la séance d’entrainement.
Je l’ai aussi fait au championnat du monde, souvent à l’échauffement sur le plan d’eau annexe et avant le départ, dans la cuvette, pour me recentrer même si avec tout le bruit, ce n’était pas évident.
J’avais trouvé le bon compromis pour être dans ma bulle et profiter tout de même de l’événement.
Tu vois, par exemple [Claire me parle d’une autre concurrente], pour elle, ça a été tout le contraire. Dans un départ de course important comme celui-ci, elle essayait de se détendre en étant plutôt extraverti que dans une bulle. Un entraîneur est venu la voir pour lui raconter des histoires pour qu'elle se détende, mais je ne suis pas complètement sûre que ça l'ait libéré de la pression du moment.
Co-StratégieNous avons également travaillé la visualisation mentale avant et après tes courses, notamment lors des manches de Coupe du Monde en juin, pour faire des ancrages et corriger ce dont tu n’étais pas satisfaite
ClaireJ’étais impressionnée de voir, comment, 15 jours après la manche de Coupe du Monde, j’étais capable de faire revenir les petits gestes, les automatismes qui ont de l’importance et que, sans y repenser, tu oublies
[lors de cette relaxation-visualisation par exemple, Claire s’était rendu compte que la manière dont elle pouvait serrer plus ou moins fort sa pagaie au départ, était pour elle un indicateur de pression. Le sachant, elle peut alors mettre en place une routine pour faire retomber la pression à son juste niveau]
 Co-StratégieLes mots sont importants dans la préparation mentale. Il y a ce fameux virage que tu redoutais. Lorsque nous avons travaillé dessus pour savoir si tu étais prête, tu m’as dit : « je pense » puis, tu t’es corrigée. Te souviens-tu de ce que tu m’as dit ?
ClaireJe t’ai dit que j’en étais sûre, que j’étais prête!
Pendant le Championnat du Monde, j’ai pu le passer quelques soient les configurations.
Claire me raconte alors une anecdote: la veille de la finale j'avais prévu de faire des descentes à intensité de course. J'avais demandé à Cyril, qui a pris ma catégorie sous son aile durant l'année, de regarder mes passages. C’est quelqu'un de très direct et franc. En gros, si tu n'es pas dedans, il te le fait savoir de suite! Je fais mes descentes, sors de l'eau insatisfaite et lui demande son jugement.
En fait, il n’avait même pas regardé ma 2ème descente, la 1ère étant bien à quelques petits détails et il ne pensait pas que je recommencerais.
J’étais devenue exigeante avec moi-même pour être parfaite sur chaque partie. Plus rien ne me faisait peur.
Co-StratégieAs-tu ressenti cette notion de « zone(***) » de « fluidité performance » pendant ta course ?
ClaireOh j’étais bien ! Après c’est tellement court, mais j’étais bien, oui notamment sur la dernière partie où tu sens que tu es portée par le public mais je me suis dit qu’il fallait que je contrôle pour ne pas faire n’importe quoi !
Des moments comme cela, même les slalomeurs ont dit qu’ils n’en avaient jamais vu au championnat du monde, il y a juste au J.O qu’ils ont vu autant de monde et une telle ambiance.
En sortant de l’eau, il y avait même plein de gamins avec des papiers et des stylos, c’était super sympa !
 
 
Co-StratégieTon prochain objectif?
ClaireMaintenant, repos jusqu'en décembre, pas d'objectif !
Claire se met à rire puis ajoute: les prochains Championnats du Monde sont en mai, en Suisse… c’est juste à côté et puis, mai, c’est dans pas très longtemps !
 
(*) La vidéo de la finale se trouve => ici.
L'ensemble de la finale C1 Women, de la position 0:48:32 à 1:10:55, le passage de Claire de la position 1:07:04 à 1:10:55.
(**) cf article : Coaching à distance, est-ce que cela fonctionne?
(***) cf article : Le « flow », la « fluidité », la « zone »
Jean-Christophe Rodrigues
Coach professionnel certifié RNCP1

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